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Un article de Guillaume Malaurie du Nouvel Obs.com, dans son blog "Planète - Environnement". L'article date du 26 mars 2011 à 19h54 :

 

ici : http://planete.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/03/26/nucleaire.html

 

 

Je cite :

 

Nucléaire : la routine et l'enfer

 

Fukushimavue-du-ciel-de-la-centrale-nucleaire-de-fukushima-1.jpgCe que l'on apprend au compte goutte sur l'état des réacteurs de Fukushima avant le tsunami  est atterrant  et devrait amener à un examen  de conscience approfondi de tous les partisans de bonne foi de l'atome civil.

 

Explication.

 

Alors que le risque  sanitaire du nucléaire est infini, inchiffrable, impensable en douleurs et en tragédies pour  les individus exposés par les  poussières radioactives, mais aussi pour  leurs enfants et les enfants de leurs enfants, on constate effaré que  la banalisation de cette technique et la routine de la gestion et des contrôles,  avait conduit  au Japon à un invraisemblable  laxisme..

 

Manifestement, la sécurité était devenue  une variable d'ajustement des business plan de l'industrie atomique.  En tout cas, au Japon, c'est maintenant de notoriété publique. Un « détail » d'abord :  Tepco, la société japonaise exploitante de Fukushima n'assurait plus depuis sept mois les six réacteurs de la centrale. Raison invoquée  selon l'Afp : « les tarifs étaient trop élevés  ».  On se pince ou on  hurle,  mais ce n'est là qu'une broutille.

 

Le plus ancien des réacteurs de  la centrale, le N°1,  venait  d'obtenir une prolongation de dix années supplémentaires, soit au delà de quarante ans,   et avait fait  l'objet,  comme c'est obligatoire,  d'une inspection pour obtenir le feu vert de l'autorité de contrôle nippone.

 

Des  craquelures  avaient  été officiellement constatées sur le groupe électrogène de sûreté  et des travaux devaient y mettre bon ordre. Ca, c'était pour la  version officielle.  En fait, Tepco avait reconnu  dix jours avant la catastrophe, qu'il avait faussé les données transmises aux autorités de contrôle ! La vérification d'une trentaine  de pièces supposées avoir été réalisée  ne l'avait pas été. Pareil pour une  valve de contrôle de température du réacteur qui n'avait pas été testée , tenez vous bien, depuis onze ans.

 

L'ancien préfet de Fukushima, Eisaku Sato, avait déjà dénoncé l'inefficacité de l'agence des contrôles notamment s'agissant des craquelures cette fois ci sur l'enceinte même du réacteur.  « Un ingénieur  cité par le New-York Times, qui a contribué à la fabrication des réacteurs de la centrale Fukushima Dai-Ichi, , rappelle Antoine Bouthier dans le monde.fr avait même déclaré  : "Il était grand temps de remplacer le réacteur. Certes, le tsunami l'aurait endommagé de toute façon. Mais les tuyaux, la mécanique, l'informatique et même l'ensemble du réacteur étaient vétustes, cela n'a fait qu'aggraver le risque.".


Comment saura-t-on jamais si ces négligences coupables ont été  ou non pour partie  responsable du blocage des systémes de secours et de l'incapacité dans laquelle étaient les responsables du site de connaître la température du cœur du réacteurs pendant le début du sinistre . Au vu de l'état du matériel aujourd'hui, sans doute jamais.

 

Mais une question demeure. Pourquoi aujourd'hui, tous les exploitants,  à commencer par les français,  envisagent-ils  de prolonger les réacteurs de  deux fois dix ans comme Edf,  voir de trente ans, c'est à dire jusqu'à soixante ans ?

 

Réponse officielle, : parce qu'ils tournent bien. Et d'ailleurs les autorités de sûreté nationales, sont tenues de valider  cette sécurité maximale.

 

On a vu ce que valait cette assurance au Japon. On laissera le lecteur imaginer ce que ces  mêmes garanties peuvent valoir en Chine ou en Russie où l'indépendance des autorités de sûreté doit être à peu prés comparable  à l'indépendance de la presse

 

Il  faut  aussi souligner  ce truisme  :  ne pas  fermer une centrale, permet d'économiser la construction d'une nouvelle centrale. Une simple décision administrative, un simple paraphe,  vaut le prix d'un réacteur neuf.  En France, les prochaines visites décennales intéressent  34 réacteurs trentenaires. L'exploitant  envisage de les prolonger tous.

 

De surcroît, une telle décision  permet de remettre à plus tard  un autre coût : le démantèlement du réacteur qu'on devrait détruire. Or un démantèlement est estimé aujourd'hui au prix d'une centrale neuve. Et ce n'est qu'une estimation car aucune centrale n'a encore été démantelée en France. Pire, l'évaluation produite par  Edf est contestée par la Cour des Comptes,  est très en dessous de celle produite en Grande Bretagne. Mieux, Edf qui devait provisionner les sommes nécessaires vient d'être autorisée par décret  à  réaliser un tour de passe passe  , indescriptible est le mot,  lui permettant de se défausser de la garantie des provisions.

 

Pour faire vite, en prolongeant de dix ans une seule  centrale des années soixante-dix, ce qui vient  d'être  le cas  pour  Tricastin et devrait ou aurait du être le cas pour Fessenheim , on économise le prix de deux. C'est tentant.

 

Or cette opération, il faut le savoir, structure le bilan financier d'Edf  bien plus précaire qu'il n'y parait mais aussi de GDF Suez qui vient  d'obtenir les premières autorisations de prolongement pour ses centrales belges.  La santé de ces entreprises, le niveau de confiance sur les marchés financiers est  donc gagé sur  le pari du vieillissement sans pépin.

 

Dans ce contexte hautement  inquiétant, une bonne nouvelle.  Une trés bonne nouvelle. La décision de Bruxelles de confier la tutelle des « stress tests »  sur les  143 réacteurs aux experts nucléaires de la Commission européenne et à  l'ENSRG, un groupe indépendant de régulateurs européens créé en 2007. Même si c'est  l'ASN qui fait en France les tests, ceux-çi seront soumis pour validation  aux experts européens.

 

commissaire-2diaporama480x384.jpgManifestement, le Commissaire à l'énergie allemand  Günther Oettinger estime que des réacteurs ne passeront pas l'épreuve des « stress tests » .  Il l'a dit explicitement à plusieurs reprises : "Je pense que le test de résistance que nous voulons mener sur tous les réacteurs nucléaires montrera qu'ils ne satisfont pas tous aux plus hautes normes de sécurité", a-t-il déclaré sur  Arte. "En Allemagne,  ajoutait-il, les autorités viennent de décider d'arrêter pour un trimestre sept réacteurs, a rappelé Oettinger. Les tests de résistance montreront que "l'un ou l'autre des 143 réacteurs (de l'UE) aura du mal à satisfaire les plus hautes normes".

 

A quel pays pense-t-il ? A la Slovaquie ? A certains réacteurs anglais ? Au réacteur de Fessenheim ? En tout  cas, c'est une manière polie de dire que certains Autorités de Sûreté nationales nous baladent. Ecoutez le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker.: " Il ne faut pas que les experts qui mènent les tests soient liés au lobby nucléaire".

 

Il est grand temps que la démorcratie vienne demander des comptes à la technocratie de l'atome.  Le temps des gros secrets et des petits arrangements entre nucléocrates du même monde, des mêmes écoles et des mêmes cénacles doit s'achever. Il faut que nos sociétés sortent du "déni"  selon le mot  trés juste du sociologue Frédérick Lemarchand sur le nucléaire. Ils voient   de plus en plus  l'ampleur des  risques pris pour eux-mêmes et pour leurs enfants  et ne savent plus   si l'on peut s'affranchir ou non de cette dépendance. La plupart des techniciens leur disent que c'est impossible  sans revenir à la bougie. Ce sentiment d'irréversibilité qui consacre l'impuissance au nom de la technologie est devenu l'un des  cancers de notre  vie démocratique.

 

proglio.jpg Et puis supportera-t-on encore longtemps les scénes pathétiques de Henri Proglio ( Edf) et de Anne Lauverjeon (Areva)  se faisant la gueule comme le 16 Mars dernier à l'Assemblée Nationale ?  Comme si leurs compétitions d'intérêt sur les marchés et la guerre de leurs EPR  devait encore une fois être mis en avant alors que nous attendons d'eux en ces moments tragiques de mettre la sécurité  tout en haut  de la pile des priorités.  Fukushima pose  des questions métaphysiques à nos sociétés. Et pas seulement des questions de cours sur les avantages  comparés  du charbon et de l'atome.

 

Oui, il est temps de sortir du jargon des ingénieurs des mines qui aiment à parler de " Sûreté nucléaire". On ne sait jamais bien si ce terme renvoie à la pérennité de la filière ou à  la sécurité sanitaire des populations.  Levez le doute ! Sortez de l'ambiguité !

 

Une des leçons de Fukushima, c'est que la démocratisation aval des radiations à l'Iode et au Césium est bien à l'oeuvre. Il est temps que cette démocratisation irradie  l'amont de la filière.

 

Guillaume Malaurie

 

 

FIN DE L'ARTICLE du NOUVEL OBS.COM

Tag(s) : #12 Pollution généralisée, PCB, urgence d'agir !