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Livre "La supplication - Tchernobyl - Chronique du monde après l'apocalypse" - Sveltana Alexievitch

Reçu ce jour suite à un achat d'occasion sur LeBonCoin, car ce livre n'est malheureusement plus diffusé :
un exemplaire du livre de l'écrivaine biélorusse Sveltana Alexiéitch,
"La Supplication
Tchernobyl, Chronique du monde après l'apocalypse".
http://www.editions-jclattes.fr/livre-la-supplication-svetlana-alexievitch-39412
Sveltana Alexiévitch donne la parole aux survivants de Tchernobyl.
Ecoutons les voix supliciées de Tchernobyl.

Titre original : Tchernobylskaïa molitva. Editions Ostojié, Moscou. 1997.
Traduction française aux éditions Jean-Claude Lattès - 1998

Extrait (extrait fragmenté lu dans le prologue. Sveltana Alexiévitch - "La Supplication") :
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Nous étions jeunes mariés. Dans la rue nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais : "Je t'aime." Mais je ne savais pas encore à quel point je l'aimais...[...] Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait.[...] Au milieu de la nuit j'ai entendu un bruit. J'ai regardé par la fenêtre. Il m'a aperçue : "Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour".
Je n'ai pas vu l'explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendra qu'ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffait la flamme. Ils balançaient en bas, avec leur pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelé comme pour un incendie ordinaire.
[..............]
- [...] il va mal. Ils vont tous mal.
[..............]
- Je l'ai vu... Tout gonflé, boursoufflé... Ses yeux se voyaient à peine...
- Il faut du lait. Beaucoup de lait ! m'a dit mon amie. Qu'ils boivent au moins trois litres !
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- Pars d'ici ! Pars ! Tu vas avoir un enfant.
En effet j'étais enceinte. Mais comment pouvais-je le laisser ? Lui, il me supplie :
- Pars ! Sauve le bébé !
- Je dois d'abord t'apporter du lait. Après on prendra une décision.
[..............]
[...] Les médecins répétaient qu'ils étaient empoisonnés au gaz, personne ne parlait de radiation.[...] Seuls les militaires avaient des masques. [...] Dans la rue, les citadins portaient le pain qu'ils achetaient dans les boutiques, des paquets ouverts de petits pains... Des gâteaux étaient posés sur les étalages ouverts.
[..............]
Il changeait : chaque jour, je rencontrais un être différent... Les brûlures remontaient à la surface... Dans la bouche, sur la langue, les joues... D'abord ce ne furent que de petits chancres, puis ils s'élargirent... La muqueuse se décollait par couche... En pellicules blanches... La couleur du visage... La couleur du corps... Bleu... Rouge... Gris-brun...Et tout cela m'appartient, et tout cela est tellement aimé ! On ne peut pas le raconter ! On ne peut pas l'écrire !
[..............]
Je l'aimais. Mais je ne savais pas encore à quel point je l'aimais ! Nous étions jeunes mariés...[...]
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[...] les dosimètres m'inspectèrent. Mes habits, mon sac, mon portefeuille, les chaussures "brûlaient". On me prit tout aussitôt.[...]
[..............]
[...] "[... ] Mon mari est en train de mourir ici." [...]
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Un professeur américain, le docteur Gale... Il a procédé à une greffe de moelle osseuse...[...]
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Les selles vingt-cinq à trente fois par jour... Avec du sang et des mucosités... La peau des bras et des jambes se fissurait... Tout le corps se couvrait d'ampoules... Quand il remuait, des touffes de cheveux restaient sur l'oreiller... Je tentais de plaisanter : "C'est pratique : plus besoin de peigne." Bientôt on leur rasa le crâne. Je lui coupai les cheveux moi-même. [...].
[..............]
[...] Quelqu'un m'exhorte :
- Vous ne devez pas oubliez que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !
Et moi, comme une folle :
- Je l'aime ! Je l'aime !
[...]
[..............]
[...] "Tu es jeune. à quoi penses-tu ? Ce n'est plus un homme mais un réacteur. Vous allez consumer ensemble."[...] "Tu es folle !"[...]
[..............]
Tant que je restais avec lui, rien ne se passait. Mais dès que je m'absentais, on le photographiait...Il n'avait aucun vêtement. Il couchait nu, juste recouvert d'un drap léger que je changeais tous les jours. Le soir; il était tout couvert de sang. Lorsque je le soulevais, des morceaux de peau restaient collés sur mes mains. Je lui dis : "Chéri, aide-moi ! Appuie-toi sur le bras, sur le coude autant que tu peux, pour que je puisse bien lisser ton lit, qu'il n'y ait ni couture ni pli." Car même la plus petite couture lui faisait une plaie. Je me suis coupé les ongles jusqu'au sang pour ne pas l'accrocher.[...] Et l'on prenait des photos... Ils disaient que c'était pour la science. Mais je les aurais chassés tous. [...]
[...]Dans son grand uniforme, on l'a glissé dans le sac en plastique que l'on a noué... Et ce sac, on l'a placé dans un cercueil de bois... et ce cercueil, on l'a glissé dans un autre sac en plastique transparent, mais épais comme une toile cirée... Et l'on a mis tout cela dans un cercueil en zinc...[...]
[...] On ne peut pas vous rendre les corps de vos maris, de vos fils, ils sont très radioactifs et vont être enterrés dans un cimetière de Moscou selon un procédé spécial. Dans des cercueils en zinc, scellés, sous des dalles de béton. Et vous devez signer ce papier... [...]
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[...]J'avais vingt-trois ans...[...]
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[...]J'ai enfanté deux semaines avant terme...[...] "Papa t'a appelé Natacha." [...] Mais elle avait une cirrhose... Vingt-huit röntgens dans le foie... Malformation cardiaque congénitale... Quatre heures plus tard, on m'a annoncé que ma fille était morte...Et de nouveau : il est impossible de vous la rendre ! Vous voulez me la prendre pour la science et je hais votre science...[...]
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Fin de l'extrait. (extrait fragmenté lu dans le prologue. Sveltana Alexiévitch - "La Supplication")